Quand les déshérités souffrent, les multinationales dansent.

Ouvrage d’André Jufer, novembre 2014, présenté par Régine Vinson à la rencontre des anciens de 2015.

Pourquoi parler de ce livre ?

Le thème des migrants n’est il pas déjà omniprésent ?

Ne met-il pas en jeu des notions suffisamment complexes ?

N’alimente t-il pas suffisamment de dérives, d’indignations ou d’initiatives citoyennes ?

Qu’y pouvons nous, ce jeudi à Lyon, dans les parages de Fourvière ?

Nous allons en parler d’abord aujourd’hui car c’est l’un de vous qui l’a écrit.

En tous les cas c’est bien cela qui m’a poussé à le lire.

Et moi qui ne suis ni théologienne, ni suisse, ni engagée dans une église je vais essayer de vous expliquer pourquoi je l’ai lu jusqu’au bout.

L’objectif n’est pas de raconter le livre mais de relever quelques points et de les commenter pour que nous échangions.

Et que nous invitions ceux d’entre vous qui l’ont lu à enrichir ces propos.

Au départ nous sommes prévenus, un titre « militant ».

Dans le rôle des méchants : les multinationales qui pillent et exploitent les pays du Sud, pour le bien être de l’Occident et pour ses plus grands profits, avec la complicité plus ou moins active de la banque mondiale, du FMI, de la Banque Européenne, de l’OMC et des gouvernements occidentaux.

Au passage quelques ONG telle l’AGRA (présidée par Kofi Annan et financée entre autres par Bill Gates (Alliance pour une révolution verte en Afrique) en prennent pour leur grade, en tant que promoteurs de l’agriculture verte à grands coups d’OGM. Au nom de la sécurité alimentaire, plans structurels imposés, corruption pour le coup de pouce qui va bien, expropriation des terres pour faire place à l’agriculture industrielle et intensive à grands renforts de monocultures aux OGM, engrais, pesticides, irrigations. Petite guerre si nécessaire pour être tranquille et occuper les populations.

Pollutions en tous genres (eau, nappes phréatiques, produits chimiques), extraction des richesses du sous-sol. Paysans soumis au diktat, endettés, spoliés, expulsés, armés et bientôt sur les routes venant gonfler les cohortes de réfugiés qui se dirigent vers la forteresse Europe.

Le continent africain terrain de jeu des multinationales hors contrôle. Prédation des terres et des matières premières. Famines, guerres, réfugiés. Semences à vendre ! Comme l’aurait dit Boris Vian (en référence à la chanson « le Petit Commerce »).

Dans le rôle de la Suisse, la Suisse, accueillante aux riches particulièrement ceux spécialisés dans la spéculation sur les matières premières et denrées alimentaires. Moins accueillante aux réfugiés.

Dans le rôle de celui qui paie le prix fort : le paysan, paysan un jour, soldat de toujours, réfugié demain.

Mais ce livre surtout et au delà de clichés ou partis pris militants et respectables invite a un questionnement éthique et politique sur les modèles de civilisation et d’humanité autour de la société mondialisée.

Il cherche à aller au delà de l’émotion et de l’indignation et nous invite à nous demander pourquoi nous en sommes là ? Et comment nous pouvons y remédier ?

Le contexte et les grands chiffres :

Migrations d’hier et d’aujourd’hui

La figure du paysan soldat migrant

Le livre s’ouvre sur un pan d’histoire de la Suisse :

Une agriculture qui n’a jamais réussi à nourrir la population

400 ans de service de mercenaires (1400-1815)

17ème et 18ème siècles : pauvreté endémique des paysans, des migrations européennes de voisinage.

1815-1930 les grandes migrations vers les Amériques (500 000 Suisses).

Les indésirables incités à migrer (parfois prime à l’appui).

Des mouvements syndicalistes paysans qui se structurent à partir de la fin du XIXème.

Une amnésie de ce passé dans la politique des cantons vis à vis des nouveaux entrants.

A l’origine de la mondialisation, la découverte du nouveau Monde.

Conséquences sur les mouvements de population volontaires ou forcés, voire génocidaires.

1492: la découverte du Nouveau Monde. 1er acte de la mondialisation.

La traite des Noirs et le commerce triangulaire : premier commerce mondialisé.

Bilan du processus de conquête du nouveau monde : 70 millions de morts indiens (dont 9 pour l’Amérique du Nord). Besoin de main d’œuvre s’en suit.

La traite atlantique européenne : 400 ans plus de 25 millions de Noirs déportés.

(12 siècles de commerce esclavagiste Arabe : 14 millions de Noirs)

La Suisse fait des affaires au cours de la période. Des particuliers, des sociétés, des administrations cantonales en ont tiré profit.

Au 19ème, la colonisation prend la relève de la traite négrière.

Les nationalismes s’expriment. Cela tombe bien.

Le 20ème invente la guerre mondiale « industrielle » occasion derrière l’élan patriotique de tester les inventions technologiques, des grands de l’industrie de l’armement et de la chimie.

14-18 conduit même à se faire « génocider » mutuellement les paysans allemands et français au non de la Patrie.

La société face à l’iniquité et la discrimination. Dès l’Évangile : des résistances citoyennes.

Consensus de la société occidentale sur la traite, y compris parmi les philosophes des Lumières.

De rares abolitionnistes : Madame de Staël (1766-1817), Benjamin Constant …

La Suisse au XX siècle, les grandes lignes de la politique d’accueil, la période de la seconde guerre mondiale (demande de la Confédération aux autorités allemandes en mars 1938 d’apposer « J » sur le passeport des juifs / 13 août 1942 fermeture des frontières aux réfugiés sans visa).

Les résistances de civils à cette politique

1945-1975 : ouverture de la politique d’asile

Tournant : octobre 1985, l’automne noir inaugure les expulsions de force.

Les militants de la cause des réfugiés et sans papiers (Cornelius Koch, Longo Mail 1972)

Jufer revient sur le sujet en évoquant le documentaire de Fernand Melgar VOL SPECIAL (pages 151-154) qui a secoué l’opinion publique et suscité le débat.

La résistance citoyenne est un sursaut vieux comme le monde.

Jufer puise dans l’Évangile et les Écritures Saintes divers exemples de résistance citoyenne face à ce qui est éthiquement indéfendable.

Exode Chapitre 1 : 1 300 avant JC Pharaon est confronté à une « Uberfremdung » des hébreux. Ordre de limitation des naissances est donné. Des sages femmes qui « craignent plus le Dieu des étrangers que Pharaon » laissent vivre les garçons alors qu’elles avaient ordre du Pharaon de tuer les nouveaux nés mâles au moment de leur naissance.

Par désobéissance civile les femmes affrontent le Pharaon

L’histoire de Moise en est un autre exemple

Les femmes sont donc les pionnières de la désobéissance civile.

Ce qui a rendu possible la mondialisation, le capitalisme et une civilisation de la consommation construite autour de la prééminence de la dimension matérielle et mercantile devant toute chose.

Aristote assigne la femme à la procréation

Saint-Augustin conduit le monde à la pensée dualiste et rationnelle.

Les traductions rationnelles de la Genèse et les théories darwiniennes de l’évolution par élimination des plus faibles fournissent au capitalisme sa justification religieuse et naturelle et à la société le principe de l’élimination, la mise a l’écart de celui qui n’est pas performant.

La pensée dualiste et rationnelle dans la suite de Saint-Augustin conduit peu a peu l’Occident chrétien vers une société de l’avoir.

La nature devient un objet, une ressource, à « exploiter », à domestiquer, à maîtriser. Pour les tenants de l’économie verte, à exploiter intelligemment si possible, en gérant dans la durée pour les plus éclairés, sans plus de caractère sacré.

Les chapitres écrits avec l’appui d’Olivier Fouchier consacrés à la contextualisation historique des traductions bibliques sont passionnants. Ils remettent en place les textes dans leur contexte de l’écriture hébraïque plutôt que dans celui de l’air du temps (!! JL).

Le fameux « Soyez féconds prolifiques, remplissez la Terre et dominez là  » où certains on pu voir un programme de colonisation humaine de la planète, vise plutôt si on revient à la langue hébraïque,  notre cosmos intérieur. Les terres désignent les différents champs de conscience. Le message serait plus celui de l’accomplissement graduel vers l’union avec Dieu. La domination une communion, le pouvoir acquis par la conscience sur les puissances intérieures de la nature humaine.

Croissez, multipliez vous n’est pas un appel à faire beaucoup d’enfants mais vers la croissance spirituelle pour atteindre notre dimension ontologique.

Interprétations de la parabole « Dieu donne à chacun en fonction de ses talents »

Être et avoir

Le Moyen Age se dirige vers la Renaissance

La société spirituelle se transforme en société matérielle / matérialiste.

L’islam est gommé de la carte de l’Europe

La pensée unique triomphe

La connaissance au lieu d’être quête « connaître » devient savoir, possession et le savoir élément de pouvoir.

XIIème siècle Cordoue capital d’al Andalus est la ville la plus peuplée, la plus opulente, capitale culturelle de l’Europe.

La pensée d’Avicenne (980-1037) d’Averroès (1126-1198) et de Maimonide (1138-1204) rayonnent et donnent une ouverture pluriculturelle extraordinaire à l’Europe.

Avec la Reconquista qui s’achève en 1492 l’Occident se définit judéo-chrétien et occulte (rejette) tout l’apport des 8 siècles de présence arabo-musulmane en Espagne.

La pensée unique, la pensée dualiste (le corps/l’âme) monte en puissance et s’impose.

C’est le temps de la raison raisonnante

La nature est sécularisée par les théologiens en concordance avec la société occidentale mercantile et industrielle.

La nature est au service de l’homme et non faisant un tout avec l’homme.

Parallèle avec la femme assignée au service de l’homme, et de la procréation depuis Aristote.

Le système éducatif est axé sur le mental et l’approche cartésienne, notamment au détriment des facultés sensorielles du corps, de la conscience du corps et de son interaction avec la nature et le cosmos.

Les interactions entre le corps, le mental, la nature ne sont plus considérées.

Le corps est un canon, un objet à modeler en fonction des canons de beauté des temps et de la société et non plus un don (voir regard de la société sur le handicap).

La nature n’interagit plus avec l’homme. Elle est le fond dans lequel l’homme se déplace, (théâtre, décors possiblement à préserver).

La question de la nature est coincée entre panthéisme ou matérialisme.

Apport des scientifiques actuels : il existe une forme rudimentaire de libre arbitre de la matière, une particule matérielle a la possibilité de choisir…   la matière est une substance « vivante ». On peut envisager l’hypothèse d’une intentionnalité cosmique. La seule attitude scientifique est de garder la possibilité qu’il existe un Dieu créateur.

S’en sortir par souveraineté alimentaire, la sobriété « heureuse », l’humain au centre du développement ?

Peut être un peu simple et utopiste

De l’ordre de l’expérimentation

Quelques chiffres :

La terre ne pourra pas supporter que l’ensemble de l’humanité /9 milliards d’habitants en 2050/ vive sur le mode occidental : « Avec 20 % de la population mondiale, les pays développés consomment 80 % des ressources de la planète »

Les sommes envoyées par les exilés maliens en France vers leur pays, sont plus importantes que l’aide au développement.

Dans 60 ans une personne sur 3 dans le monde sera africaine

Deux pistes : agro écologie et souveraineté alimentaire

Constat :

Le système capitaliste dont le bras armé, les multinationales, a mis en place une nouvelle forme de néocolonialisme au détriment des pays du Sud littéralement pillés de leurs richesses et matières premières.

Les multinationales hors contrôle développent des stratégies de prédation accaparent terres et matières premières notamment en Afrique, corrompant là ou il faut quand il le faut, jouant des guerres et instabilités.

Des cohortes de réfugiés

L’insécurité, les politiques d’expropriation, ont pour conséquence les migrations, vers les villes puis vers le Nord fantasmé. Les engrais et pesticides sont répandus sans vergogne, polluant les nappes phréatiques, les cours d’eau. Les sols sont exploités jusqu’à l’épuisement. Les paysans sont endettés, contraints à l’exil ou a la vente de leur force de travail, ici ou là.

Les OGM rendent obligatoire l’achat des semences avec les pesticides et engrais corrélés.

L’industrialisation, y compris de l’agriculture, la course à la possession et exploitation des matières premières, la spéculation sur les matières alimentaires, induisent un système dévastateur pour l’humanité.

Concept du paysan anarchiste : De Proudhon à Castaldi

Agir au lieu de subir

L’agro écologie c’est quoi ?

Agriculture biologique, agriculture familiale, circuit courts méthodes traditionnelles adaptées, savoirs locaux, cultures vivrières et diversifiées, cultures urbaines dans les villes.

Suppression des subventions aux pesticides et engrais synthétiques, banques communautaires de semences, diversité des semences. Bannissement des brevets sur le vivant.

Financement de la recherche et développement

Pas de science agronomique à prétention universelle et applicable partout.

Petites exploitations, plus de main d’œuvre, moins de mécanisation (gros tracteurs : affaire d’hommes) moins d’énergie fossile, moins d’urgence de migration.

Rapport direct producteurs-consommateurs. Évolution permanente et expérimentation. Ne doit pas être institutionnalisée.

La terre, les semences, l’eau sont des biens communs qui ne doivent pas être privatisés (rejet d’un des fondamentaux du capitalisme).

La souveraineté alimentaire serait la seule solution aux crises systémiques financières, économiques, énergétiques, climatiques et alimentaires qui affectent et menacent l’humanité.

Transformation sociale profonde. Transformation rapports Nord Sud.

L’avenir est à la civilisation de la sobriété : le nécessaire au lieu du superflu.

La société de consommation est auto destructrice : n’arrive pas à produire sans détruire.

Crée simultanément besoin et frustration / machine qui produit plus pour que l’on consomme plus. Perversion, exemple industrie du jouet : inventivité enfant asphyxiée, tout tout de suite, détruit la patience avec laquelle l’enfant est capable de réaliser lui-même son propre désir.

Vision kanak de l’homme de la nature : partage avec les éléments visibles et non visibles de la nature la même structure d’identité. Pas un simple cadre géographique (le fond du tableau) mais l’homme lui même. C’est là qu’il se reconnaît, se réalise et perdure. Dégrader le lieu auquel il s’identifie c’est l’atteindre dans ses certitudes existentielles.

Conclusion

Un système qui fait la part belle aux multinationales dont les pays du Sud paient le prix fort : expropriations des terres (souvent pas de titres de propriété), contrats directs avec autorités corrompues, sols pollués, exportations massive des productions, eau impropre a la consommation, extractions minières, famines, guerres orchestrées.

Néocolonialisme

Dans les pays du Nord les paysans doivent se reconvertir

Dans les pays du Sud flux migratoires

Politiques migratoires humiliantes

Combattre le leurre de l’auto régulation

Pays du Nord : paysans obligés d’émigrer hier (mercenaires pendant 4 siècles puis outre Atlantique : les réfugiés économiques d’hier) et de mettre la clé sous la porte aujourd’hui, au bénéfice de grandes exploitations, ou de devenir des paysagistes, jardiniers de la nature.

Paysans et réfugiés sont pris dans les mécanismes du néolibéralisme.

Effets collatéraux du fonctionnement des multinationales soutenues par les gouvernements occidentaux, le FMI, la banque mondiale, la BCE, l’OMC qui imposent des plans structurels.

S’interroger sur les valeurs de la société et le modèle d’humanité.

Hypothèse de la sobriété

Hypothèse de la solidarité

Se resituer à l’échelle de l’intervention de l’homme, de l’interaction directe entre les hommes.

Expérimentations de modèles « anarcho-paysans » communautaires.

Enclencher le changement par l’initiative locale.

Résister et lutter contre ce qui n’est pas acceptable éthiquement.

Régine Vinson / 21-10-2015